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COLLAPSOLOGIE
Fin du monde
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    10/08/19 - La collapsologie, une nouvelle idéologie ?

    En 2005, le géographe américain Jared Diamond publie un livre qui va vite devenir un best-seller mondial. Il est traduit en français l’année suivante sous le titre Effondrement, Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie. Diamond expose l’idée selon laquelle plusieurs civilisations anciennes se sont effondrées parce qu’elles avaient causé de trop gros dégâts à leur environnement. Le point commun à ces effondrements serait la surpopulation exerçant une pression excessive sur l’environnement.

    Esquissant une transposition de son analyse aux sociétés modernes, Diamond dresse la liste des multiples dégradations écologiques contemporaines, et il les impute là aussi à la croissance démographique trop importante. Ce faisant, il écarte de sa problématique tout ce qui pourrait relier la crise écologique actuelle au contexte social, économique et politique dans lequel se déroulent les activités humaines. En faisant de la démographie un facteur surdéterminant tous les autres, il ignore le fait historique qui a vu l’accumulation du capital et la ponction sur la nature prendre un essor considérable avec le développement du capitalisme.

    Constatant que la croissance démographique au début du XXIe siècle est principalement le fait des pays non développés ou en développement, il considère ceux-ci comme largement responsables de leurs problèmes. Sont donc occultés les rapports sociaux de classes, les phénomènes d’exploitation colonialistes et impérialistes, les profondes inégalités en tous genres entre les pays et au sein de chacun d’eux, notamment en termes de partage des richesses.

    Les explications de Diamond, aux accents très malthusiens, ont laissé sceptiques beaucoup de spécialistes de sciences sociales et humaines, surtout chez ceux qui privilégient le concept de capitalocène par rapport à celui d’anthropocène. Cependant, l’idée de la menace, voire de l’imminence, d’un effondrement général de la société bâtie sur l’utilisation à outrance des ressources naturelles, notamment des combustibles fossiles, s’est installée dans le débat public, au fur et à mesure que le processus de réchauffement du climat s’est confirmé.

    La publication de Comment tout peut s’effondrer par Pablo Servigne et Raphaël Stevens en 2015 a marqué la prise de relais par les maisons d’édition et les médias de l’idée d’effondrement.

    Les « collapsologues », selon le mot de Servigne et Stevens, font d’abord l’inventaire des multiples dégradations écologiques, qui fait aujourd’hui à peu près consensus. Ces deux auteurs définissent les « limites infranchissables » (lorsque la ressource est tarie ou bien lorsqu’on a dépassé le pic de production et que la descente est inexorable) qui signifient que la croissance économique infinie est impossible. Ils les distinguent des « frontières franchissables » qui sont « des seuils au-delà desquels les systèmes dont nous dépendons se dérèglent, comme le climat, les écosystèmes ou les grands cycles biochimiques de la planète. Il est possible de les franchir, mais les conséquences n’en sont pas moins catastrophiques. » Les deux auteurs insistent sur le fait qu’« au-delà de certains seuils, les systèmes complexes – dont les économies ou les écosystèmes – basculent brusquement vers de nouveaux états d’équilibre impossibles à connaître à l’avance, voire s’effondrent. » Faisant référence à Knight et Keynes, « les risques sont probabilisables, alors que l’incertain ne l’est pas. En collapsologie, c’est l’intuition – nourrie par de solides connaissances – qui sera donc primordiale. » À quoi servent les connaissances ? « Notre ignorance n’est donc pas une question d’accumulation de connaissances scientifiques, elle est consubstantielle à la nature même des systèmes complexes. Autrement dit, en temps d’incertitude, c’est l’intuition qui compte. »

    Ici commence la discussion de ces thèses. Leurs critiques se situent à plusieurs niveaux.

    Une science ?

    Le premier porte sur le statut de science que veulent décerner les collapsogues à leur construction. Servigne et Stevens définissent l’objet de collapsologie comme « l’exercice transdisciplinaire d’étude de l’effondrement de notre civilisation industrielle et de ce qui pourrait lui succéder, en s’appuyant sur les deux modes cognitifs que sont la raison et l’intuition, et sur des travaux scientifiques reconnus ». Les auteurs se réclament d’une approche en termes de complexité et d’interaction dont il résulte une « convergence des catastrophes ». « Plus ces systèmes sont complexes, plus chaque organe devient vital pour l’ensemble de l’organisme. À l’échelle du monde, donc, tous les secteurs et toutes les régions de notre civilisation globalisée sont devenus interdépendants au point de ne pas souffrir d’un effondrement sans provoquer le vacillement de l’ensemble du métaorganisme. » Et « la complexité croissante des institutions sociopolitiques se fait à un coût métabolique toujours plus élevé, c’est-à-dire des besoins croissants en matière, en énergie et en basse entropie ». Ils dressent ainsi une passerelle avec les risques « dans nos propres systèmes, comme nous allons le voir pour la finance, les chaînes d’approvisionnement et les infrastructures physiques qui forment nos sociétés ».

    On pourrait accepter cette passerelle jetée entre les fragilités des systèmes naturels et celles des systèmes humains. Mais à la condition d’indiquer comment elle s’établit. Or, le chaînon manquant est le cadre socio-historique dans lequel ces fragilités se conjuguent, c’est-à-dire que le concept de capitalisme, dont la vocation est de n’avoir justement pas de limite, est totalement absent. L’amalgame entre sciences physiques et sciences sociales et humaines conduit à une naturalisation des rapports sociaux, c’est-à-dire à leur dissolution. Servigne et Stevens ont beau affirmer qu’« à un niveau global, le système économique mondial et le système-Terre sont deux systèmes complexes soumis aux mêmes dynamiques non linéaires et contenant aussi des points de basculement », on ne saura jamais de quel système économique mondial il s’agit.

    Une théorie économique ?

    On peut donc adresser un deuxième niveau de critiques contre la collapsologie inventée par Servigne et Stevens à propos des conceptions économiques qui sous-tendent leurs analyses en termes de complexité. On l’a dit, ils ignorent le capitalisme et, ce qui va souvent de pair, ils se trompent sur la monnaie. Ils adoptent, sans le savoir (?), la thèse de la monnaie exogène et reprennent à leur compte les poncifs sur « le système-dette qui repose sur la croissance », « le système des réserves fractionnaires », « des initiatives de relance locale hors du système monétaire ». On retrouve ici toutes les erreurs de raisonnement qui tournent en boucle sur Internet : la croissance économique serait voulue et engendrée pour rembourser les crédits et ainsi perpétuer le « système dette ». Or, la réalité est l’inverse de ce schéma : parce que le capitalisme est un système d’accumulation permanent et donc de croissance, l’anticipation du surplus nécessite la création monétaire par le biais du crédit. De plus, les collapsologues ne voient la monnaie que comme un instrument au service de l’engrenage financier et occultent le fait que, depuis plus de 5000 ans, la monnaie est une institution sociale présente dans les sociétés humaines diverses, par laquelle passent les échanges sociaux et pas seulement ceux d’ordre économique.

    Sur le plan économique encore, Servigne et Stevens affirment : « environ les deux tiers de la croissance des Trente Glorieuses sont dus à la consommation des énergies fossiles – le reste étant le produit du travail et des investissements ». Disons-le carrément, ce propos n’a aucun sens. D’une part, parce qu’il ignore le concept de facteur limitant : si l’un des facteurs de production manque totalement, la production ne se fait pas, mais on ne peut en déduire que le facteur manquant aurait été le créateur de la totalité de la valeur économique. D’autre part, parce que ce calcul résulte de l’application d’une fonction de type Cobb-Douglas, que malheureusement beaucoup de prétendus écologistes critiques utilisent sans aucune précaution méthodologique. Or, on pourrait introduire n’importe quel facteur dans cette fonction, pourvu que cela ne modifie pas la répartition entre capital et travail et on aurait sous une forme ou une autre le fameux « résidu » de Solow ou le progrès technique ou la prétendue « valeur créée par la nature ». Il s’ensuit un passage abusif et scientifiquement faux d’une corrélation (entre production et consommation de matières) à une causalité.

    En ignorant le capitalisme et son rapport social fondamental, en méconnaissant la monnaie et en oubliant de relier l’épuisement des ressources à la dynamique de l’accumulation, Servigne et Stevens tombent dans le panneau : « une crise énergétique précède toujours une grave crise économique ». Mais ils ne se demandent pas ce qui a précédé la crise énergétique. Or, si l’on regarde la dernière grave crise énergétique, celle du début des années 1970 avec le quadruplement des prix du pétrole en 1973, on voit qu’elle avait été précédée d’une chute du taux de profit dès le milieu des années 1960 aux États-Unis, suivie de la crise du système monétaire international entraînant la fin des accords de Bretton Woods en 1971, et enfin de la dégradation de la rentabilité du capital dans tous les pays capitalistes développés de l’époque.

    Face à l’effondrement, on ne peut rien faire ?

    Un troisième niveau de critiques porte sur la conduite à tenir face à l’effondrement. D’abord, un doute s’immisce : l’effondrement est-il une hypothèse ou une certitude ? Si c’est une hypothèse, elle est à prendre en compte et on doit y réfléchir : ainsi, Servigne et Stevens soulignent à plusieurs reprises que « nous avons gagné la capacité de "possibiliser" cette catastrophe ». Mais « si la possibilité qu’un effondrement de la civilisation industrielle survienne est de plus en plus palpable et réelle, nous ne pouvons pas être certains de sa date ». On comprend donc que la catastrophe arrivera, mais on se sait pas quand. Devant cette certitude, que reste-t-il à faire ? Au fil des pages écrites par les collapsologues, on ne sait plus. Et il semble bien que s’impose cette fatalité face à laquelle, il ne reste qu’à « relier ces émotions aux étapes d’un deuil. Un deuil d’une vision de l’avenir ». Il s’agit d’« un élément de réponse [qui] consiste à voir dans toute "transition psychologique" un processus de deuil ».

    Les collapsologues se réfèrent au « catastrophisme éclairé » du philosophe Jean-Pierre Dupuy. Mais « l’effondrement est certain, et c’est pour cela qu’il n’est pas tragique. Car en disant cela, nous venons d’ouvrir la possibilité d’éviter qu’il ait des conséquences catastrophiques », écrivent-ils. Mais est-ce bien la perspective tracée par Dupuy ou bien par Hans Jonas, pour qui « l’heuristique de la peur » doit nous conduire à agir pour éviter la catastrophe et pas pour en diminuer les conséquences ?

    « On s’est beaucoup mépris sur le sens à donner à ce "catastrophisme éclairé", en me faisant dire que j’annonçais comme certain un avenir apocalyptique. Ce que j’ai dit est qu’il est parfois utile de faire comme si la catastrophe était nécessaire ou, si vous voulez, comme si elle était notre destin. "Nécessaire" et "certain", ce sont deux catégories qui n’ont rien à voir. Je ne sais pas plus que vous si la technique va nous faire plonger dans l’abîme. Mais si je présente cette chute comme nécessaire, c’est pour qu’on la prenne enfin au sérieux. Et j’ajoute : le destin catastrophique, on peut choisir de l’écarter. »

    Explicitement, Servigne et Stevens s’écartent de Jonas : « Mais alors que pour Hans Jonas, "la prophétie du malheur est faite pour éviter qu’elle se réalise", nous faisons un pas de plus en constatant (35 ans après) qu’il sera très difficile de l’éviter, et que nous pouvons seulement tenter d’en atténuer certains effets. »

    On peut alors s’interroger au sujet des pistes explorées par les deux auteurs pour éviter les conséquences les plus lourdes de la catastrophe.

    « Nous avons créé (surtout nos ancêtres) des systèmes gigantesques et monstrueux qui sont devenus indispensables au maintien des conditions de vie de milliards de personnes. Non seulement ils empêchent toute transition, mais ils ne peuvent même plus se permettre qu’on les taquine, sous peine de s’effondrer. Comme le système est autoréférentiel, il est évident qu’on ne pourra pas trouver des solutions à l’intérieur du système dominant. Il faut donc cultiver les innovations aux marges. C’est l’objet de la transition. Mais reste-t-il encore des marges ? »

    À juste titre, Servigne et Stevens ironisent sur le paradoxe des partisans de la transition énergétique :

    « Les partisans de la transition énergétique (vers les renouvelables) ont besoin de cette puissance thermique pour construire un système énergétique alternatif. Le paradoxe est plutôt cocasse : pour espérer survivre, notre civilisation doit lutter contre les sources de sa puissance et de sa stabilité, c’est-à-dire se tirer une balle dans le pied ! »

    Mais comment ne pas voir la somme de paradoxes, ou, pire, d’impasses empruntés par les collapsologues ?

    « Mieux vaut savoir subvenir aux besoins de base de sa famille et de sa communauté avec ses propres moyens. […] Un processus de dépeuplement se met en place : conflit, déplacement, malnutrition, famines, épidémies. Mieux vaut donc peut-être faire partie d’une des petites communautés encore soudées dans lesquelles la confiance et l’entraide sont des valeurs cardinales. »

    Remarquons aussi que « face à un predicament, il y a des choses à faire, mais il n’y a pas de solutions »[29]. Afin de « plonger dans nos zones d’ombre personnelles, à les regarder en face », l’invitation à une « transition intérieure » est lancée. « Car même s’il est trop tard pour bâtir une véritable économie stable basée sur la soutenabilité (steady state economy, il n’est jamais trop tard pour construire des petits systèmes résilients à l’échelle locale qui permettront de mieux endurer les chocs économiques, sociaux et écologiques à venir. » Les auteurs rejoignent sans doute ici les appels à « sortir de l’économie » chers à Latouche. En effet, ils précisent :

    « La transition pourrait finalement être vue comme un acte de "débranchement". Se débrancher du système industriel implique de renoncer à l’avance à tout ce qu’il fournit (nourriture industrielle, vêtements, déplacements rapides, objets divers, électronique, etc.) avant d’être obligés de subir des pénuries. […] Tout l’enjeu consiste donc à s’organiser pour retrouver les savoirs et les techniques qui permettent de reprendre possession de nos moyens de subsistance, avant de pouvoir se débrancher. »

    Pour les auteurs, « dans les années 1970, notre société avait encore la possibilité de construire un "développement durable". Le choix a été de ne pas le faire. Depuis les années 1990, tout a même continué à accélérer, malgré les nombreuses mises en garde. Et aujourd’hui il est trop tard ». Ils se rangent donc derrière Dennis Meadows pour qui « il est trop tard pour le développement durable, il faut se préparer aux chocs et construire dans l’urgence des petits systèmes résilients ».

    L’ensemble louvoie entre une prise de conscience collective et une attitude de type « survivaliste » individuelle. Comment pourrait-on sortir d’une démarche psychlogisante puisque, si l’en croit les collapsologues, et notamment Yves Cochet, « le phénomène de déni de la réalité […] relève d’abord des limitations de l’appareil cognitif humain et des contraintes de la psychologie sociale. […] D’ailleurs, paradoxalement, même si une majorité de personnes (en France par exemple) étaient finalement convaincues de l’imminence de l’effondrement, il est improbable que cette majorité s’organise pour agir efficacement contre cette menace. » Ce constat désabusé fait écho à celui de Latouche :

    « Le programme d’une politique nationale de décroissance apparaît comme paradoxal. La mise en œuvre de propositions réalistes et raisonnables a peu de chances d’être adoptée et moins encore d’aboutir sans une subversion totale. Celle-ci présuppose le changement dans l’imaginaire que la réalisation de l’utopie féconde de la société autonome et conviviale est seule en mesure d’engendrer. »

    On ne peut donc rien faire puisque cela supposerait le problème résolu. On ne saurait mieux dépolitiser, désocialiser, déculturer même, un problème de la société d’une telle ampleur. La naturalisation des rapports sociaux relève ainsi du fétichisme au sens de Marx.

    Source: blogs.alternatives-economiques.fr/harribey

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